Il y a quelque chose de déroutant dans la fête de l’Ascension. Les Apôtres voient Jésus « s’élever » sous leurs yeux, puis disparaître dans la nuée. Instinctivement, nous pourrions croire qu’il s’éloigne enfin du monde, qu’il quitte les siens pour rejoindre un ailleurs inaccessible. Pourtant, toute la liturgie de cette fête nous dit exactement l’inverse : l’Ascension n’est pas l’absence du Christ, mais une nouvelle manière de sa présence.

Les disciples, dans les Actes des Apôtres, restent là « à regarder vers le ciel ». C’est une image très humaine. Nous aussi, devant les bouleversements de notre vie, nous restons parfois immobiles : nous regardons le passé, nous regrettons ce qui n’est plus, nous attendons des réponses immédiates de Dieu. Les Apôtres espéraient encore un royaume visible et triomphant : « Est-ce maintenant le temps où tu vas rétablir le royaume pour Israël ? » Jésus déplace leur attente. Le Royaume de Dieu ne se construit pas dans la nostalgie ni dans la curiosité sur l’avenir, mais dans la mission du temps présent et dans la confiance en Dieu : « Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit ; vous serez alors mes témoins. »
La fête de l’Ascension est l’expression de la pédagogie divine. Jésus retire à ses disciples la sécurité de sa présence visible pour ouvrir leurs yeux à une présence plus profonde. Désormais, ils devront apprendre à reconnaître le Christ autrement : dans l’Esprit Saint, dans la Parole, dans les sacrements, dans l’Église, dans les pauvres, dans la mission confiée au monde entier.
C’est précisément ce que saint Paul demande pour les chrétiens d’Éphèse : que « les yeux de votre coeur » soient illuminés. Voilà peut-être le coeur mystagogique de cette fête. Le chrétien n’est pas seulement quelqu’un qui adhère à des idées religieuses ; il est quelqu’un dont le regard intérieur est progressivement
transformé. L’Ascension nous apprend à voir autrement. Jésus monte vers le Père non pour abandonner l’humanité, mais pour la devancer et pour l’introduire auprès du Père. En Jésus Christ, notre humanité est appelée à entrer dans la gloire de Dieu. Là où est la tête, c’est-à-dire le Christ, le corps est appelé à suivre. Le Christ « assis à la droite du Père » ne nous éloigne pas de la terre : il révèle la destinée de notre vie.
Ainsi, la fête de l’Ascension éclaire nos existences très concrètes. Nous vivons souvent dans l’impression du manque : manque de certitudes, manque de force, manque de résultats visibles dans notre foi ou dans nos engagements. Comme les disciples en Galilée, nous avançons parfois avec des doutes ; l’Évangile le dit avec beaucoup de délicatesse : « certains eurent des doutes ». Pourtant, c’est à ces disciples fragiles que Jésus confie la mission immense d’annoncer l’Évangile à toutes les nations.
C’est peut-être là le plus grand paradoxe de cette fête : le Christ s’efface visiblement pour manifester sa force en rendant ses disciples responsables. L’Église n’est pas une communauté tournée vers le ciel dans l’attente passive ; elle est envoyée dans le monde pour y rendre visible la présence du Ressuscité. Comme baptisés, nous recevons cette mission : dans notre famille, notre quartier, notre école, notre travail, notre paroisse, nous sommes appelés à devenir témoins d’une espérance plus grande que nous-mêmes.
Et Jésus ne nous laisse pas seuls. L’Évangile selon saint Matthieu se termine par cette promesse magnifique : « Moi, je suis avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde. » L’Ascension n’est donc pas une séparation, mais un passage. Le Christ n’est plus limité à un lieu ou à un moment ; il peut désormais rejoindre tout homme et toute femme, en tout temps et en tout lieu.
Alors, en cette fête de l’Ascension, nous pouvons entendre à notre tour la question des anges : « Pourquoi restez-vous là à regarder vers le ciel ? » Le Christ nous précède auprès du Père, mais il nous envoie aussi sur les routes du monde. Entre ciel et terre, la vie chrétienne devient un mouvement : recevoir la présence du Seigneur pour la transmettre ; contempler pour servir ; espérer pour agir.
Le Seigneur s’élève parmi les ovations… et il nous entraîne avec lui dans la joie et la mission.
Don David STOLZ
