Baptême du Seigneur

Quand Dieu se manifeste en se cachant !

Lorsque nous fêtons l’épiphanie, nous faisons généralement mémoire de l’adoration des mages. Mais à l’origine, dans le christianisme oriental (IIIè–IVè siècle), l’Épiphanie n’était pas centrée uniquement sur l’adoration des mages, mais sur deux autres événements de la vie du Christ qui manifestent au monde son identité : le baptême de Jésus (que nous commémorons ce dimanche) et les noces de Cana.

D’ailleurs le mot Épiphanie vient du grec epi/pháneia (ἐπι / φάνεια). Epi qui veut dire : tout, et phanos « manifestation », « apparition ». Ces trois événements étaient fêtés ensemble le 6 janvier.

Aujourd’hui, nous commémorons ces « révélations » progressives de l’identité de Jésus en trois dimanches qui se succèdent.

Néanmoins, une chose reste marquante : ces manifestations sont tout de même assez discrètes.

A Cana, seuls les disciples et les serviteurs ont eu connaissance du miracle. La majorité des convives s’est contenté de boire le bon vin. Au Jourdain, seuls quelques privilégiés ont entendu la voix du Père. En revanche, tous ont vu que Jésus s’est mis lui-même au rang des pécheurs. Quant à l’adoration des mages, elle n’a pas vraiment permis de convaincre les juifs de l’arrivée du messie !

Cela rejoint peut-être une frustration. Nous aimerions souvent que Dieu manifeste plus ouvertement sa gloire. On souhaiterait que sa puissance soit plus éclatante et qu’elle s’impose par elle-même à nos contemporains !

Comme Jean-Baptiste, nous voudrions dire à Jésus, tu n’as pas besoin d’être baptisé. N’es-tu pas le Verbe incarné ? Pourquoi ne pas le manifester clairement ? Pourquoi surtout prendre place au rang des pécheurs ?

La réponse de Jésus est sur ce point assez éclairante : « Laisse faire pour le moment, car il convient que nous accomplissions ainsi toute justice. ». Comprenons : Rien n’est juste que ce qui est accordé au projet de Dieu.

Jésus, lui, dit les vues de Dieu. « Ce qui est juste », dans l’Ancien Testament, c’est ce qui est conforme au projet de Dieu, aux pensées de Dieu. Jean-Baptiste, comme nous, a été tenté de distinguer Jésus du reste des hommes, de mettre en avant sa divinité. Mais ce ne sont pas les vues de Dieu. Le mystère de l’Incarnation, c’est cela précisément : Jésus vient s’intégrer complètement à l’humanité en se dépouillant de ses prérogatives divines. Gustave Thibon nous aide à comprendre la raison pour laquelle le Christ agit ainsi ; comment il accomplit par cet abaissement toute justice :
« Dieu ne peut entrer dans l’homme qu’en se rapetissant, tant la porte est basse – et aussi en se déguisant, en se présentant sous des faux noms (ne s’est-il pas mis au rang des pécheurs ?), tant sa vraie nature est incompréhensible et indésirable pour l’homme de chair et d’orgueil. Mais, une fois entré, il reprend sa vraie stature et son vrai nom, et il fait éclater nos limites et notre moi. Pour lui aussi, la fin justifie les moyens ! Ainsi s’explique, dans la pratique religieuse, la nécessité de ces réductions du divin à l’humain et de tant de demi-mensonges qui sont comme l’enrobement pharmaceutique des plus hautes vérités. Moralité́ : ne jamais confondre Dieu avec ses voies d’accès. Dieu, comme les hommes, a sa voie étroite : celle qu’il doit emprunter pour s’introduire en nous. Faisons-lui crédit : comme le grain qui lève dans un sol rocailleux et dont les racines et la tige épousent d’abord la forme des obstacles qu’ils rencontrent, il fera bientôt éclater en grandissant toute notre misérable nature, y compris les étroits chemins par lesquels il est entré. »

Don Louis-Marie +