L’homme est « viator » !
Chers amis,
Une chose m’a marqué dans les vols et autres pillages qui ont été commis le 17 octobre, c’est le constat alarmant de la mort de la morale !
Si la police est la force qui nous aide à respecter la loi, elle n’est pas normalement la seule cause qui nous motive à la mettre en pratique. Certainement que la peur du gendarme est la motivation initiale qui nous permet de lutter contre de trop grandes tentations, mais elle est tout de même appelée à être remplacée par un choix et une discipline personnelle. L’homme sage ne vole pas, non parce qu’il y est contraint par un gendarme, mais parce qu’il se sait responsable de ses actes devant Dieu, lui-même et les autres.
Ce que révèle les débordements, c’est une absence d’intériorisation de la loi et ceci à tel point qu’à la neutralisation des forces de l’ordre correspond un droit de voler… Comment en sommes nous arrivés là ?
Les causes sont multiples, mais je voulais vous partager la réponse de Gustave Thibon, qui écrivait déjà ceci en 1942 : « Peut-être un ordre terrestre stable ne peut-il être instauré que si l’homme garde une conscience aiguë de sa condition itinérante. » (Gabriel Marcel.) – Ce monde n’offre une patrie qu’à celui qui s’y sent voyageur. De fait, le centre et la raison d’être de notre vie terrestre, le lieu où elle s’enracine et le lieu où elle s’épanouit résident hors de ce monde. Un lieu de passage, un terrain d’épreuve (et notre vie terrestre n’est que cela) perdent leur sens et leur valeur dès qu’on méconnaît leur nature. Les êtres les plus dépaysés sur la terre sont ceux qui ne croient qu’en la terre : la rupture des liens, des traditions, des racines, la perte du sens du foyer et de la patrie et même des valeurs les plus humblement matérielles (la bonne cuisine par exemple), en bref l’évanouissement de tout ce qui est stable, profond ou raffiné dans la vie terrestre et matérielle, est le stigmate fatal de toutes les civilisations matérialistes. Inversement, l’ordre social et l’épanouissement des valeurs terrestres accompagnent les civilisations à forte polarité religieuse (je fais partiellement exception pour la Renaissance d’où par ailleurs un élan religieux puissant mais détourné de son but n’était pas absent). Si nous considérons en effet les biens et les valeurs d’ici-bas comme notre but suprême et la patrie de nos âmes, si nous transférons sur eux la soif d’absolu et d’éternel qui habite en nous, comme nous ferons tôt ou tard l’amère expérience de leur fragilité, nous nous retournerons contre eux de toute la force de notre espérance trompée et nous les tiendrons pour rien pour les punir de n’être pas tout. Ainsi alternent l’idolâtrie et le scepticisme, le culte de la terre et le dégoût de la terre (le spectacle du monde moderne vérifie cette loi dans tous les domaines). Il est clair que ce jeu de bascule ne favorise ni dans les âmes ni dans les sociétés l’instauration d’un ordre stable. La notion de viatique est au contraire celle qui s’applique le mieux aux biens de ce monde : elle sauve à la fois leur valeur et leurs limites. Tout nous est viatique ici-bas, même nos demeures et nos patries. Et c’est uniquement en les considérant comme des viatiques que nous pouvons conserver une attitude équilibrée (donc stable, car toute stabilité repose sur un équilibre) à l’égard des choses terrestres. Nous évitons ainsi l’idolâtrie: on ne demande pas l’absolu à un viatique, on s’accommode volontiers de son caractère provisoire et insuffisant, car ce qui compte avant tout, c’est le but à atteindre. Mais nous évitons aussi le scepticisme et le désespoir, car si le viatique n’est pas l’absolu, il est nécessaire pour atteindre l’absolu. Et c’est la transmission de ce viatique en tant que tel d’une générations à l’autre qui fait les moeurs saines et stables et les institutions solides. (Thibon, Gustave. L’Echelle de Jacob)
Don Louis-Marie
