2ème dimanche de Carême

De la Transfiguration à la Croix : glorification et résurrection

L’Évangile de ce dimanche nous fait méditer la Transfiguration du Christ sur le mont Thabor. La Transfiguration de Jésus semble, à première vue, s’opposer à la Passion. Lumière contre ténèbres, gloire contre humiliation, la voix du Père contre le silence de Dieu. Et pourtant, dans le Nouveau Testament, elle n’est pas pensée comme une échappée hors de l’histoire, mais comme une anticipation. Ce qui resplendit sur le mont Thabor durant la Transfiguration s’accomplit dans la souffrance. La Transfiguration n’interrompt pas le chemin de Jésus : elle en est la clef de lecture.

Sur le Thabor, les disciples voient ce qu’ils auront plus tard peine à supporter durant la Passion : pour eux ce corps concret, qu’ils connaissent et suivent, est destiné à la gloire et non à la mort. Pourtant, il ne s’agit pas d’un autre Jésus, ni d’un Christ désincarné, mais du même homme. Cette identité est mise à l’épreuve de manière radicale dans la Passion. Le chemin qui descend de la montagne ne contourne pas la croix : il y conduit.

C’est ici que l’Évangile selon saint Jean apporte sa cohérence propre, comme nous allons voir le Vendredi Saint lorsque nous entendrons son récit de la Passion. Jean ne raconte pas la Transfiguration, parce que, dans son Évangile, la gloire de Jésus ne se manifeste pas dans une scène isolée, mais au coeur même de son parcours historique, jusqu’à la croix. Lorsque Jésus déclare : « Maintenant le Fils de l’homme est glorifié », il ne parle pas devant le tombeau vide, mais à l’heure de la trahison. La gloire commence là où, humainement, tout semble s’effondrer.

Ce qui devient visible sur le Thabor – l’unité du corps et de la gloire divine – se réalise sur la croix. Là, le corps n’est pas lumineux, mais battu, humilié, défiguré. La gloire de Dieu ne se révèle pas dans la fuite hors de la souffrance, mais dans l’amour qui va jusqu’au don du corps de son Fils. La croix n’est pas une défaite précédant la résurrection, mais l’heure même de la révélation.

Le motif de « l’élévation » est ici décisif. Jésus est élevé sur la croix – non pas malgré la crucifixion, mais par elle. Le corps qui souffre est le même que celui qui est glorifié. Le corps est le lieu où Dieu agit, aime et sauve.

Cela apparaît de manière particulière dans l’image du côté transpercé. Du corps du Christ jaillissent le sang et l’eau, signes de la vie éternelle, des sacrements et de l’Église. Le commencement de la création nouvelle ne se situe pas d’abord au matin de Pâques, mais dans le corps ouvert du Crucifié.

La résurrection des morts, c’est-à-dire la résurrection de nos propres corps à la fin des temps, devient alors plus intelligible. Elle n’est ni une simple réanimation ni la survie vague de l’âme. Elle est transformation. Dieu ne sauve pas l’homme en contournant sa corporéité, mais en la traversant.

Pour nous, cela signifie que notre foi ne repose pas sur une espérance floue de l’au-delà, mais sur une promesse concrète. La souffrance, la vieillesse et la mort n’ont pas le dernier mot sur notre corps. La Transfiguration sur la montagne annonce ce que la croix accomplit et que la résurrection confirme : l’homme tout entier, dans sa réalité corporelle et historique, est destiné à la gloire.

Dès lors, il n’est pas indifférent de savoir ce que nous faisons de notre corps, ni comment nous regardons celui des autres. Si le corps est appelé à la glorification, il ne peut être réduit à un simple objet de gestion ou d’élimination lorsque la fragilité devient trop lourde. Même marqué par la souffrance, il demeure porteur d’une dignité qui ne dépend ni de son utilité ni de sa performance. C’est ici que se joue une tension profonde avec l’espérance chrétienne, lorsque la solution proposée à la souffrance consiste à supprimer le corps appelé à être transfiguré.

Dès lors, il n’est pas indifférent de savoir ce que nous faisons de notre corps, ni comment nous regardons celui des autres. Si le corps est appelé à la glorification, il ne peut être réduit à un simple objet de gestion, d’efficacité ou d’élimination lorsque la fragilité devient trop lourde. Même marqué par la souffrance, il demeure porteur d’une dignité qui ne dépend ni de son utilité ni de sa performance. C’est en ce sens que certaines réponses contemporaines à la fin de vie, lorsqu’elles prétendent résoudre la souffrance en supprimant le corps qui souffre, entrent en tension profonde avec l’espérance chrétienne : non parce qu’elles ignorent la compassion, mais parce qu’elles perdent de vue la vocation ultime du corps à être transfiguré, et non abandonné.

Ainsi, le chemin du Thabor au Golgotha n’est pas une descente, mais un dévoilement. Et la foi en la résurrection des morts n’est pas une abstraction dogmatique, mais une espérance qui prend forme sur la croix – et qui, pour cette raison même, peut porter la vie.

Don David +